Discours d’ouverture de Sylvia Pinel au Colloque des Amis d’Henri Caillavet : Les libertés en question

Publié le jeudi 27 septembre 2018

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Ouverture par Sylvia Pinel, co-Présidente du MRSL, du Colloque des Amis d’Henri Caillavet : Les libertés en question

Seul le prononcé fait foi

« Monsieur le Président, cher Patrick Kessel
Monsieur le Président, cher Jean-Pierre Sakoun
Messieurs les Vice-Présidents
Monsieur le député, cher Jean-Louis Touraine
Mesdames et messieurs les parlementaires, chers collègues
Mesdames et Messieurs,

C’est une grande joie pour moi d’être avec vous aujourd’hui, parmi les amis d’Henri Caillavet pour évoquer des thèmes qui me tiennent particulièrement à cœur : la laïcité, le devenir de notre République et les libertés nouvelles. C’est aussi l’occasion de rappeler les liens qui nous unissent et les valeurs communes que nous souhaitons défendre.
La radicale que je suis éprouve une certaine émotion en pensant au travail et aux avancées majeures qu’a mené Henri Caillavet et à qui je veux rendre hommage.
Henri Caillavet a été un homme engagé dans notre vie politique avec un parcours atypique mais qui a toujours été guidé par des convictions qu’il avait chevillées au corps : l’humanisme, la laïcité et la protection des libertés.
Avant-gardiste, précurseur, il incarnait ce qu’est véritablement le progressisme et l’idée que je me fais du radicalisme, tout en veillant à la protection de chacun, jusqu’à leurs droits les plus intimes.
Il a été rapporteur de la loi Veil et de la loi portant sur le divorce par consentement mutuel.
Il fut à l’origine de la réforme de l’internement psychiatrique, de l’insémination artificielle, de la dépénalisation de l’homosexualité, du droit de mourir dans la dignité, et enfin de l’autorisation de la greffe d’organes dite loi Caillavet.
Avant-gardiste disais-je parce que ces sujets au moment où il les défendait étaient très peu admis de l’opinion et suscitaient de forts clivages. En somme, Henri Caillavet était en avance sur son temps et il a su porter avec exemplarité la modernité de la pensée radicale.
Autant de nobles combats qui forcent l’admiration et le respect pour ce personnage singulier, et en particulier pour ma famille politique.
A un moment où il est de bon ton de critiquer les élus et notamment les parlementaires, son parcours démontre le rôle majeur du Parlement qui a le courage de légiférer quand les gouvernements veillent à ménager des intérêts contradictoires ou lorsque la société n’est pas totalement prête à les accepter.
Les batailles menées l’ont toujours été en vue de permettre l’accès aux libertés fondamentales, et pour protéger chaque concitoyen de l’arbitraire.
Par ses actions, il nous rappelle ce qu’est et ce que doit être la politique : un dévouement sans faille à l’intérêt général, une anticipation des besoins, et une législation qui assure la liberté, l’égalité et la fraternité entre tous.

Mais pour les radicaux, ce qui guide notre action, ce qui doit revenir au cœur de la République et ce qui fait la grandeur de la France, c’est la laïcité.
Or, si aujourd’hui notre République parait à bout de souffle et en danger, si nous constatons des dérives identitaires et sécuritaires, c’est en raison du dévoiement dont souffre depuis bien trop longtemps la laïcité.
Et, il est temps qu’elle retrouve sa place et son sens véritable car elle est la forme moderne de l’humanisme et la condition de la cohésion républicaine entre nos concitoyens dans tous les territoires de notre pays.

La laïcité c’est avant tout la protection de la liberté de conscience.
Elle est l’héritière de la pensée des Lumières car la laïcité est l’expression de la capacité et de la volonté de l’émancipation de l’Humanité qui devient dès lors maîtresse d’elle-même.
L’émancipation du citoyen se fait par la laïcité puisqu’elle suppose l’utilisation de son esprit critique, de sa raison, lui permettant d’être pleinement sujet.
La conscience est libérée de l’emprise du dogme et de l’holisme caractéristique des sociétés religieuses pour laisser place à une société impliquant « un effort sincère de liberté mutuelle » (Charles Péguy).
Elle rend ainsi possible la coexistence de chacun en un même territoire, elle empreigne notre vie quotidienne.
Elle privilégie aussi ce qui nous rassemble et ce qui nous est commun à ce qui nous sépare.
Mais je le répète, la laïcité n’est pas un instrument contre les religions, au contraire elle leur rend service pourrait-on dire dans la mesure où la religion n’est plus un outil de domination, car elle retrouve sa place originelle, c’est-à-dire l’espace privé.
Rappelons-nous d’ailleurs la manière dont le philosophe Pascal considérait la religion : « le cœur a ses raisons, que la raison ne connait point », c’est-à-dire que la religion est du côté de l’intime, de l’irrationnel, et ne saurait se mêler des affaires du monde ni les diriger rationnellement.
Pour résumer, la loi respecte la foi, tant que la foi ne prétend pas dicter la loi.
C’est pourquoi la laïcité protège les écoliers du prosélytisme jusqu’à la fin du lycée car l’école est un lieu fondamental de l’apprentissage des valeurs républicaines et de l’exercice de la raison critique, et doit rester ce lieu d’ouverture et d’émancipation.
Car l’école protège l’élève des dogmes arbitraires et obscurs, en étant, comme le disait si bien Jean ZAY, « l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ».
Et si la laïcité a été dévoyée ce n’est pas à cause de ses principes, ce n’est pas à cause de la mondialisation, c’est en raison de la négligence de sa mise en œuvre, des compromis qui sont faits, de la dérive vers le communautarisme, et peut-être aussi en raison d’un manque de courage politique.
De petits arrangements à de grands renoncements.
Je veux ainsi réaffirmer avec force qu’on ne doit pas laisser les extrêmes et les populismes trahir le principe de Laïcité car la stigmatisation d’une croyance, ou d’une non-croyance, au nom de la laïcité est l’exact inverse de ce qu’est la laïcité et ne peut qu’alimenter, n’en doutons pas, le repli identitaire, le racisme et, in fine, disons-le, une vision de la société qui n’est plus compatible avec la République.

Nous savons d’ailleurs que de telles visions existent et tendent à se déployer sur le territoire.
Les communautarismes s’affirment avec toujours plus de force, et leurs attitudes visent souvent à tester la capacité de la puissance publique à faire respecter la laïcité.
Je pense notamment aux demandes d’horaires différenciées de piscine qui sont apparues en 2005 et ne cessent d’augmenter depuis.
Je pense à la crèche Baby-Loup, et je salue le courage de certains de nos élus qui ont fortement porté ce combat.
Il nous faut prendre en compte ce mouvement de fond qui risque d’amener à un grossissement des pendants extrémistes de chaque religion et le retour d’un affrontement cultuel qui fragmentera davantage notre société déjà fragilisée.
Regardons autour de nous les massacres perpétrés et les attaques terroristes encore actuellement au nom de la religion dans le monde ; ainsi que les privations arbitraires de liberté.
Et cela résonne tout particulièrement pour nous puisque cette folie humaine s’est abattue sur nos sociétés depuis les attentats de Mohammed Merah à Montauban et à Toulouse, dans cette partie de France qui m’est si chère, et qui n’ont malheureusement toujours pas cessé depuis.
J’ai une pensée pour toutes ces victimes du terrorisme, toutes ces familles, brisées par la perte violente de leur proche.
La tolérance et la liberté de conscience sont les seuls remèdes efficaces contre les « fous de Dieu », et qui permettent de ne pas oublier que « tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition » (Montaigne).

Mais l’autre risque majeur du dévoiement de la laïcité est celui qui pèse sur le droit des femmes.
Les femmes sont toujours les premières victimes de l’atteinte aux libertés et à la laïcité.
Car le point commun de chaque croyance extrémiste vise à assujettir les femmes, à remettre en cause la parité, la mixité et l’égalité.
Alors qu’en Iran, en Arabie Saoudite, au Yémen et en Afrique, des femmes luttent pour leurs droits, pour le fait de vivre leur féminité et leur sexualité librement, sans soumission ni oppression, nous ne pouvons nous résoudre à des compromis qui fragilisent le droit des femmes.
La justice et les pouvoirs publics doivent se montrer intransigeants car une servitude même volontaire reste toujours une servitude.
Et notre République ne doit jamais en accepter aucune puisqu’elle vise à éclairer chacune d’entre nous.
Hélas aujourd’hui, dans notre propre pays, nous assistons au retour insidieux des forces religieuses :
• Alors que les compromis, pour ne pas dire les compromissions, de certains maires avec des représentants religieux sont connus
• Alors que certains lieux sont interdits aux femmes,
• Alors qu’on assiste dans notre pays à une augmentation d’actes racistes, antisémites et homophobes
• Alors qu’au Parlement, la loi « Pour un Etat au service d’une société de confiance » a exclu les associations religieuses de la liste des lobbys à déclarer, quand dans le même temps nous aurons à débattre de la révision de la loi bioéthique et de nombreux sujets sociétaux qui soulèvent déjà de vifs débats.
• Alors que le Président de la République reçoit les associations religieuses pour discuter de la future loi sur la bioéthique et qu’il ne reçoit pas les associations laïques et qu’on attend depuis longtemps un discours du Président de la République sur la laïcité qu’il traite avec maladresse et avec une absence manifeste de clarté sur ses principes.

Or, il faut le répéter sans cesse : l’Etat doit être le garant du principe de neutralité.
L’Etat doit protéger les citoyens,
L’Etat doit mettre fin à certains ghettos installés en France sur fond de communautarisme
C’est pourquoi il est temps que la laïcité redevienne le cœur du nouveau projet républicain que j’appelle de mes vœux.
Seule la laïcité permettra de répondre aux défis culturels, socio-économiques qui traversent notre société par la dimension universelle qu’elle incarne.
Ces défis vous allez d’ailleurs les évoquer tout le long de cet après-midi et je crois véritablement que les valeurs républicaines sont les clefs de résolution de ces problèmes.
L’islam et les autres religions ne sont pas le problème, ce sont les dérives extrémistes qu’il faut combattre.
L’école doit à nouveau jouer son rôle de création du citoyen pour être la source de diffusion de la tolérance et du respect de chacun et participer à l’élaboration du pacte civique de demain.

Je souhaite enfin évoquer le sujet des libertés nouvelles, qui, comme vous le savez, me tiennent particulièrement à cœur.
Je veux réaffirmer mon soutien à l’accès à la PMA pour toutes les femmes, sans condition, même si je considère qu’un tel sujet n’a pas sa place dans les lois bioéthiques.
En revanche, je ne partage pas l’avis du CNCE (Comité Consultatif National d’Ethique) sur la fin de vie.
Je considère que la législation actuelle n’est pas satisfaisante. On peut toujours dire qu’elle est insuffisamment appliquée, ce qui est sûrement vrai.

Mais elle n’a pas le courage d’apporter les réelles solutions, elle constitue même sur certains aspects un retour en arrière.
C’est pourquoi je considère, avec tous ceux qui partagent ce point de vue, que nous devrons continuer à défendre un véritable droit de mourir dans la dignité !
Car c’est une liberté nouvelle qui n’oblige personne à y recourir, mais qui offre seulement à tous la possibilité de choisir en conscience.
En revanche, je suis opposée à la gestation pour autrui dans la mesure où cela entrainerait à termes une marchandisation du corps des femmes, et en particulier des plus pauvres et modestes d’entre elles.
Néanmoins, les enfants nés de GPA doivent pouvoir disposer d’un état civil et d’une filiation dans un cadre juridique stable.
L’actualité récente nous rappelle combien il est utile de pallier aux risques de remise en cause de l’IVG en renforçant les centres et les services qui le pratiquent et en développant les moyens alloués.
C’est pourquoi je milite pour la reconnaissance d’un droit européen à l’IVG comme droit fondamental qui donnerait une protection juridique à toutes les femmes qui pourraient saisir la CEDH en cas de manquement dans leur pays.

Et comme l’a fait Jean-Pierre Sakoun lors de nos universités d’été, je veux à mon tour condamner la communication faite par le planning familial des Bouches du Rhône qui, en tenant des propos aussi scandaleux porte atteinte aux droits des femmes et aux valeurs que nous défendons au quotidien.

Pour conclure, je voudrais vous remercier d’honorer ce grand radical qu’est Henri Caillavet, à l’occasion de cette journée, mais surtout je voudrais vous remercier de vous saisir de ces sujets aussi fondamentaux pour notre pays que sont la laïcité et les libertés nouvelles.
Je sais qu’avec vous toutes et vous tous nous nous retrouverons sur nos positions et sur les combats à porter, et il nous faudra ardemment les mener.
Aujourd’hui, il est urgent de rappeler à chaque instant ce qu’est vraiment la laïcité.
Tout comme il me parait indispensable d’avancer vers certaines libertés nouvelles, car, et je le crois profondément, nos concitoyens sont prêts à accepter de telles législations qui répondent à de fortes attentes.
Alors mes chers amis, nous devons rester mobilisés sur ces sujets, car ils sont aujourd’hui plus que jamais indispensables pour faire vivre la République. »

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